Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "L'Arbre a Feu : Poemes"

See other formats


Angèle VANNIER 



L'ARBRE A FEl 

Poèmes 

Préface de Paul ELUARD 

AVEC QUATRE COMPOSITIONS 

de Claude ROEDERER 
★ 



ÉDITIONS DU GOÉLAND 

— PARAMÉ (Ille-et-Vilaine) — 



î 
F 



I 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 
30 EXEMPLAIRES SUR PAPIER 
EXTRA -STRONG NUMÉROTÉS DE 
I A 30 EN CHIFFRES ROMAINS 
ET SIGNÉS PAR L'AUTEUR 



Angèle VANNIER 



ARBRE A FEU 

Poèmes 



Préface de Paul ELUARD 

AVEC QUATRE COMPOSITIONS 

de Claude ROEDERER 



ÉDITIONS DU GOÉLAND 

— PARA ME ( Ille -et -Vilaine) — 



D U MÊME AUTEUR 



Les Songes de la Lumière et de la Brume (Savel 1946) 

Prix Marie- Bonheur du Goéland - Préface de Th. BR.ÏANT 



I 



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. 
Copyright by Angèle Vannier and Goéland 1950. 



J'ai entendu Angèle Vannier chanter. Son regard 
était dans sa voix et les images qu'elle m'offrait effa- 
çaient la nuit. 

J'ai entendu Angèle Vannier me promettre le soleil, 
car je l'avais oublié, « sa langue d'or — sa langue 
vive », car elle avait compris que je ne la parlais plus. 

Le langage d' Angèle Vannier ne tourne pas autour 
des choses, il va directement aux choses, il les porte 
comme une mère porte son enfant luisant, comme un 
doigt porte un diamant, pour le montrer. 

Des mots plus frais que l'aube m'ont promis la 
chaleur et que tout peut fleurir, même ce que je n'ai 
pas vu, tout ce que j'ai imaginé. Des mots chargés de 
jour éclairent la raison d'être d'un monde dont je ne 
connais réellement qu'une infime partie. Lumière par 
le cœur, lumière de sympathie, immense et efficace. 

Poésie du bonheur, légère langue aérienne qui fait 
confiance à ce qui est, sans douter de ce qui sera, cou- 
rage qui s'ignore, espoir incarné, sans rien de commun 
avec le désespoir. 

Le soleil et l'azur, les fleurs, les fruits, les blés, le 
visage des hommes, leur rêve et leur effort, leur amour 
et leur peine, la lente convulsion des mers et la rouille 
des continents, Angèle Vannier aveugle, préserve tout 
de l'ombre. Merveilleusement. 

« Attelle ta charrette à une étoile », dit Emerson. 

Paul ELUARD. 



2 



5 



GUÉRIR 
★ 



i 



7 



1 



GUÉRIR 



A la fontaine de feu 

Qui dort dans mes mains ouvertes 

Écoutant les feuilles mortes 

Transpercer sa chair brûlante 

L'oiseau boit la flamme verte 

Seul témoin de mon espoir 

Il jure par le soleil 

Par la cendre de mes yeux 

Par le puits de mes mains blanches 

Que je suis sauvée du bruit. 

Gourmandise d'un silence 
Où ma bouche et mon oreille 
Cueillent un audible fruit 
Mûri dans la solitude. 

Gardez-moi de la chanson 
Qui tourne au coin de la rue 
Et de la fille éraillée 
Qui veut m'appeler sa sœur. 

Gardez-moi d'un grand amour 
Qui trancherait mon courage 
Avec un couteau tranquille 
Aile aiguisée sur l'azur. 

Un ami s'en est allé 
A cheval sur un navire 
Au galop vers quel soleil 
Pas celui de ma fontaine 
Trop gris pour lever une aube 
A la taille de ses yeux. 



Si j'étais morte en rêvant 
Rien n'aurait changé de face. 
J'avais bien voulu partir 
J'ai bien voulu revenir 
Revenir à la fontaine 
Découvrir la paix prochaine 
Où les larmes vont fleurir. 



L'ENFANT BLEU 



Un enfant bleu casqué d'étoiles 
Il se mesure avec l'espace 
Mer et ciel l'acte d'horizon 
Prolonge sa ronde chanson 
Quand il la joue à pleines voiles. 

Grave et dur cassant les carreaux 

Avec les cailloux qu'il expire 

Il demeure dans l'indigo 

Le temps d'aimer tous les oiseaux. 

Il s'agite sous mes paupières 
Comme un oiseau multiplié 
L'enfant qui cerne la lumière 
Avec les bras qu'il a gagnés. 

Pas une main pas un visage 
Sa présence est une couleur 
Pas une voix mais un message 
Il dissout mes plus vieux nuages 
L'enfant loué par sa rigueur. 



PIERRE 



Ton nom comme un diamant 

Lumière d'eau solide 

Ton nom comme un caillou très dur 

Posé sur la terre fertile 

D'où je viens où je vais naissance et mort 

Et puis naissance encore 

Ton nom debout et soutenant cette demeure 

Bâtie pour nous par les oiseaux du ciel 

Pierre sur Pierre ô la maison 

Dans laquelle nous dormirons 

J'y changerai mon cri de vierge 

Contre le goût de ton sommeil 

Mon cœur descendra dans ta bouche 

Comme une jarre vide au fond d'un très doux puits 

Et n'en remontera qu'à la fin de la nuit 

Avec cette lourdeur heureuse et balancée 

Qu'ont toujours les choses comblées. 

Pierre ton nom c'est un navire 

Tout est perdu puisqu'il s'enfuit 

Pierre ton nom c'est une étoile 

Tout est gagné si je la suis 

Pierre ton nom sur les chemins 

Tous les chemins perdus qui gagnent le grand jeu 

En passant par l'eau claire 

Et les bons fruits 

Et le climat des oiseaux bleus 

Tous les chemins qui montent vers le feu 

Lorsque chacun parie pour le mystère 

Et que la nuit fait détaler la terre. 



14 



POUR UN POÈTE 



Ton visage grandit dans Pombre 
Remplit ma chambre et me contient 
C'est à ta langue que j'adhère avec délices 
Comme le coquillage à la proue du vaisseau 
Répète-moi dans le tohu-bohu de tes grands mots. 

Que je demeure en ta parole 
Malgré tout malgré toi 
Malgré la défense des rois 
Malgré le vent qui souffle de là-bas 
Malgré la pluie des sauterelles 
Et Pinvasion des enfants morts 
Malgré le sort malgré le sort. 

Que je demeure en ta parole 

Ta voix ta voie 

La voix la voie des solitaires 

Qui changent l'ordre de la terre. 

Tu fais lever le pain dans le sable éternel 

Tu vas puiser le vin dans les caves du ciel 

Et tu cultives des fontaines dans la pierre 

O mon ami beau solitaire. 

Que je reste toujours 

Le heu par où tu dois passer 

Que je te sois obligatoire ô mon ami 

Mais tendrement à la manière de l'oasis 

Au pèlerin qui franchit le désert. 

Il te faudra si peu creuser 
Pour découvrir ma source. 



ï5 



D'ABORD DES CRIS. 



D'abord des cris soulevèrent ma chair 

Bulles crevant à la surface humaine 

Avant d'atteindre l'appelé 

Puis son absence me devint 

Plus nécessaire que le pain 

Plus intérieure que la faim 

Intarissable elle coula 

Le jour la nuit pendant des mois 

Et ma raison fut inondée. 

Mon cœur nageait entre deux eaux 

Telle la quille d'un bateau 

Soutenant tout le poids qu'il faut 

Mais dont la voile à découvert 

Propose un songe à l'univers. 

Navire en chambre close soleil dans un miroir 

La mer il n'y a pas de mer pas d'espoir. 

A bord une fille qui va mourir 

La fièvre exauce son désir 

La religieuse tient un livre de cristal 

Elle lira délivrez-nous du mal 

Mais la fille en partance appelle longuement 

Celui qui bouge au cœur du livre transparent 

Il change sans effort le signe de la Bible 

Sa bouche appartient aux miracles 

Tout en faisant la part du sang 

Et les amis s'en vont chassés par cet absent 

Tellement il est invisible. 

16 



Nos amis les chanteurs les charmeurs de serpents 

Comme vous aimiez ma détresse 

Vous attendiez l'épave la promesse 

La figure de proue qui reste 

Revenant toujours de partout 

Avec la cicatrice au cou 

Mais un soleil entre les dents 

Pour le dessert de vos enfants. 

Et la parole est au silence maintenant. 



17 



DÉLIVRANCE 



Épuiser l'ombre 

Avec des mains profanes 

Si j'atteins le fond de la nuit 

Mon existence est une étoile 

Une fatalité d'or blanc 

Ravivé par un ciel de larmes. 

Comment faire pour être pure 

Et dévorer la nuit à belles dents 

Comme une louve aux yeux de biche 

Où la crainte se fait lumière et profondeur. 

J'avais une maison 

Château hanté par les héros 

Morts pour la poésie. 

l'avais un bel enfant un bohémien 

Toujours frété pour la fugue en plein vent 

Ses yeux enchantaient les chaumières 

Et ravissaient les agneaux par amour. 

J'avais une forêt à grand spectacle 

Effaçant les chagrins 

Avec un murmure éternel. 

J'avais une misère invisible à l'œil nu. 
J'avais un univers fermé 
Convoité par de doux prophètes. 

Et maintenant tout est brûlé par ce bleu fjxe_ 

Depuis hier depuis toujours depuis que j aime 

J'ai peur de moi mon visage est détruit 

Ma solitude est un désert stérile 

J'ai peur de moi ma misère est violée 

Te fais pitié aux animaux sauvages 

Qui se cachent de l'homme pour souffrir 

Je fais pitié l'amour m'est défendu. 

Je n'aime plus personne. J'aime. 



i8 



La glycine fleurit deux fois dans une année 
Prêtez-moi prêtez-moi la terre et la rosée. 
J'entends un souffle on a crié 
Épouse l'ange du verger 
Avant qu'il n'ose s'échapper. 
Délivrez-moi délivrez-moi 
Fais-moi l'aumône au nom du roi 
Nous irons dormir dans les bois. 

Du plus lointain pays connu 
Le chemineau mon frère 
Ramène des rivières 
Son dos soutient la vérité 
Son cœur raconte des prairies 
O mines saisonnières 
Où le vert en puissance 
Habite sourdement. 

Épuiser l'ombre 

Avec des mains bénies 

Je connais le fond de la nuit 

Mon existence est une étoile 

Une fatalité d'or vert 

Où la pureté se fait chair. 

Je prends la place des prairies. 

Ah! que la terre est infinie! 



FÊTE 



Rien ne va plus. Tout recommence. 
Chacun prend son plaisir où il le pense. 
Les garçons font leur mise avec un caramel 
Ils ont du goût pour la loterie 
De Pierrette qui est jolie - • , 

Moi je veux cavaler vers les lampions du ciel 
Et je choisis le cheval blanc 
Celui qui monte et qui descend 
Pendant que la planète tourne! 

Quel manège! Quel manège! 

Je prends mon rang dans le cortège 

Mon petit cœur monte et descend 

Monte et descend tout en tournant 

Un vrai bonheur pas de la frime 

Fallait du génie pour inventer çà. 

Ah! Il la connaissait celui-là 

Là la technique du chavirement sublime. 

Quel manège! Quel manège! 
Quel drôle de manège à croire 
Croire aux étoiles de la foire. 
L'homme qui se nourrit de feu 
Devient une fière chandelle 

Des taches de rousseur tout autour de ses yeux 

Scintillent comme des étincelles 

Et le ton de la flamme^ 

Qui descend dans mon âme 

Monte dans ses cheveux. 

Laissez-moi croire laissez-moi croire 

Croire aux étoiles de la foire 

C'est l'athlète qui tient le monde 

Qui tient le monde à bout de bras 

Elle en bave la grande blonde 



20 



Ouvrant des yeux comme des plats 
Hein femme du petit mari 

Qu'est-ce que t'en dis? Qu'est-ce que t'en dis? 

C'est la danseuse de quinze ans 

Qui fit l'amour avec le vent 

Pour avoir les hanches légères. 

Posez la main sur votre cœur 

Cher Monsieur l'Instituteur 

De peur qu'il ne s'envole 

L'autre main sur votre lorgnon 

Il va tomber en pâmoison 

Car les ailes de votre nez 

Battent un peu plus qu'il ne le faudrait. 

Pour les parents pour les enfants 

Voici le clown qu'on attend 

Pour les parents pour les enfants 

Qui s'amusent à être heureux 

Le clown avec sa pauvre gueule de bois mousseux 

Dont il fait tout ce qu'il veut. 

Qu'est-ce qui lui prend? Eh bien alors! — 

Il nous fait la tête de mort. 

Quel manège! Quel manège! 
Oh la belle gueule de neige 
Histoire d'en fiche un gros boum 
Le clown est mort. Vive le clown! 
Pleurez pas sur lui les enfants 
Les clowns c'est comme les autres gens 
Et comme les marionnettes 
Sur la planète 
Ils font font 

Trois petits tours et puis s'en vont. 
Vive la fille aux cuisses nues! 

Et la vie continue. 



3 



21 



JARDIN 



Jardin je t'ai donné la forme de mon cœur 
Et je t'emporte dans mon rêve 
Au sein des villes. 

En pleine neige 

Nous nous parlons souvent jardin 

De capucine folle et d'amours au jasmin. 

Savoir pourquoi les murs de mon jardin 

Sont creusés par la lune 

Dont les rayons rongent la pierre 

Comme la pluie comme le vent 

Et comme l'ombre de l'amour. 

Mon jardin mon enfance aux prunelles blessées 

Nos deux langues unies se parleront toujours 

De notre terre 

De notre chair. 

Où croissait l'immortelle 

A côté du pavot fragile. 

Dans la maison que mon jardin protège 
Dans la maison vitrée que j'habite la nuit 
Au fond d'une cachette ouverte par la lune 
Des pavots morts j'ai retrouvé la graine 
Mélangée aux fleurs d'immortelle. 

Moi pâle j'ai mangé les graines merveilleuses 

Pour éclairer mes joues 

A la couleur de leur sang généreux 

Et faire bon visage au pauvre que j'assume. 

Mais j'ai fait la part du mystère 

N'osant toucher du doigt les fleurs les immc 

De peur qu'elles ne tournent en poussière. 



22 



AOUT 



A la lueur des foins coupés 

Dans une zone de parfum 

Je me délivre d'un chagrin 

D' un chagrin pris l'hiver dernier 

A force d'avoir trop rêvé. 

Aujourd'hui c'est l'azur je retourne à la vie 

Avec un cœur trop grand pour un corps fatigué. 

Mais je crois si passionnément en l'été! 

Les insectes chanteurs couronnent la montagne 

Bonjour à toi bonjour à ma compagne 

Beau ciel nous allons comprendre les fleurs. 

Je me confonds avec la reine 

Où la bergère c'est la même 

Fille étoilée porte ouverte sur la candeur. 

Il fait un paradis profond 

A croire tous les hommes morts. 

Je partage avec les miroirs 
Les fontaines et les rivières 
Le droit d'épouser la lumière 
Avant que ne tombe le soir. 

Je ne suis pas de ce vent dur 

Où vit la feuille sans repos. 

Je ne suis pas de ce désert 

Où l'âme ne fleurit jamais 

Faute d'eau fraîche à sa racine. 

Je ne suis pas de ce vieux monde 

Où les fous saignent les colombes 

Sans écouter battre leur cœur. 

Je suis de ce soleil je suis de ce village 

Je suis de ce grand feu fécond. 

Laissez-moi vivre à ma façon! 



23 



SUITE 
FORESTIÈRE 



L'ENFANT DU DRUIDE 



L'enfant du druide ouvrit les vannes du silence 

Un chant se répandit longtemps 

L'eau le sang le feu 

Les trois dans la forêt 

Pour bâtir un palais d'automne. 

Un grand secret faisait la roue sur le parvis 
D'un clair obscur jaillit la fleur miraculeuse 
Le double de la pierre philosophale. 
L'enfant faisait la chasse à la folie 
Il délivrait des plages de cristal 
Sous un vieux chêne inconsolable. 

La clé la clé disait mon compagnon 
Cet enfant la chantait 

Gomment n'avons-nous pas dérobé son empreinte 
Nous qui savons porter si haut 
De très favorables oiseaux. 

Mais j'entendais la clé couler au fond de moi 

Avec un bruit d'aile blessée 

Le goût du jour s'organisait dans la feuillée 

Tandis qu'une salve d'automnes 

Fusait de tous les points du bois. 

Lui sur le seuil insultant l'or 

Et dépouillé de sa tunique de bruyère 

L'enfant du druide 

Écartelait des roses forestières. 



29 



SI JE PLANTE.. 



Si je plante ma langue en terre 
Lèveront de grands lys de feu 
Ce sont les cierges que Ton veut 
Dans les chapelles forestières. 

N'approchez pas c'est le royaume 
Où les soldats sont désarmés 
La femme marche sur la tête 
Sous les tilleuls en or parfait. 

Laissez vos montres à la porte 

Vos ongles à la pierre forte 

Montez les marches du palais 

Un peu plus haut que la poussière 

Où la fille aux cheveux de Un 

Distribue le pain quotidien 

Les yeux fermés sur son destin. 

Les loups ont bu l'eau des rivières 

Ils feront gorge de velours 

Ils épouseront la bergère 

Sur la terrasse de la tour 

Mais les enfants qui naîtront d'elle 

Auront des anges dans les yeux. 

Le drapeau de la citadelle 
Avait été passé au bleu. 



V ; 



LA FILLE EN TROIS 



Une colombe bleue s'éveille entre mes bras 
Miracle découvert je suis avec les anges 
Au fond d'un pays vert où j'ai toujours vécu 
Dans la chaleur numide et ronde des rébus 
Où le muguet fleurit au bord de l'Alkékenge. 

La fille en croix sur une ville 
Comment vis-tu sans mes oiseaux 
Et mes enfants de verte peau 
Et sans mes ombres sauvagines? 

La fille en croix sur ma prison 
Si je t'avais donné raison 
L'enfant du druide aurait chanté 
Un autre lieu de la forêt. 

L'eau le sang et le feu triangle de lumière 

J'ai retrouvé les noms de la source première 

Où l'ombre chassait l'ombre en abreuvant les loupe 

Et j'éclate de rire avec les oiseaux fous. 

Quand mon poignet respire avec un bruit de flamme 
Je laisse aller ma main vers le secret des pluies 
Pour abolir le jeu sanglant dont il gémit 
Et regagner de peu cette saison de l'âme. 

Mais l'épouse du vent se cache dans mon cœur 
Voulant vivre de chair l'heure que je lui prête 
Ah! vivre vivre vivre à bouche satisfaite 
L'âge de la forêt qui traverse mon cœur. 



31 



Voici la lampe vénéneuse 
Et la géographie du ciel 
Voici la terre que je creuse 
Et nous sombrons dans un soleil 
Plus vert que le vert éternel. 

Un astre végétal se lève 
La fable germe dans mes yeux 
Pourtant la colombe est mon rêve 
Et le feuillage est pour nous deux. 

Le bleu et le vert se mélangent 
Aux frontières de nos bonheurs 
La colombe me fait un ange 
Et je lui prête ma ferveur. 

Mais la troisième que je suis 
La fille en croix sur son Paris 
L'enfant du druide la maudit. 

Patience il faudra bien qu'elle revienne au jour 
Patience il faudra bien qu'elle prenne son tour 
Parce qu'il y a l'eau et le sang et le feu 
Et qu'il y a le vert et qu'il y a le bleu 
Et parce que je crois au Merveilleux. 



32 



CHANT DE L'EAU 



Chêne qui manges la terre 
En buvant la paix du ciel 
Comme ton ombre est légère 
Sur mes lèvres sans sommeil 
Ta fraîcheur abrite un monde 
Qui mûrira bien un jour 
Mais qu'il attende son tour. 

C'est ici que l'eau fragile 
Prend racine pour fleurir 
Loin là-bas vers l'espérance 
En un grand bleu tout exil 
Attendu depuis l'enfance. 

Visage éclatant du songe 
Né d'une clairière en fleurs 
Et du trop de ma ferveur 
A l'auberge des rousseurs 

Visage éclatant du songe 
Emprunté par un enfant 
Qui dit l'eau le feu le sang 
De la source à l'océan 

Ta bouche est une fontaine 
Où la chute d'un oiseau 
Où la traque d'un blaireau 
Et le frisson d'une reine 
Composent un feu nouveau. 

Avec moi l'écume rousse 
Qui bouillonne au fond des bois 
Avec moi l'ombre et la mousse 
Qu'on écrase entre les doigts 



Avec moi la faune ardente 
Et sa blessure éternelle 
Avec moi le goût du miel 
Qui s'écoule vers le ciel! 

Enfant du druide mon frère 

Dans la houle forestière 

Où tu prends visage humain 

Je partage ton chagrin 

De savoir que tant de chênes 

Ici ne croient plus à rien. 

Forêt forêt belle histoire 

Si je creuse ta mémoire 

J'y découvre mon amour 

Car c'est toujours lui qui gagne. 

Les filles à la fontaine 
Pleurent toujours un soldat 
Qui s'en est allé là-bas 
Manger la terre lointaine. 

Le vent crache des cigales. 
Ruiner les sources du sang 
J'en appelle à mon étoile 
Elle dit comme l'enfant 
Ne pas compter les années 
Revenir à l'eau sacrée 
Il faut répandre son chant. 

Je galope avec l'eau claire 
Jusqu'aux limites du sang 
J'envahis la chair entière 
De la source à l'océan. 

Dire simplement lumière 
Et l'eau règne sur le temps. 



CHANT DU SANG 



Belle histoire de mon ombre 
Qui soulève un clair ardent 
Puisque les fontaines blondes 
Font l'amour avec le temps 
J'épouserais bien le monde 
Si j'avais la clef du sang. 

Rivière rouge du jour 
Couleur de colombe fraîche 
Tourne autour ah! tourne autour 
De l'histoire que je cherche 
Depuis qu'il fait sans amour. 

La lampe des vierges sages 
Veille encore au fond des bois 
Mais quand le vent soufflera 
Cavaliers croyez-vous pas?... 

L'homme creux chante misère 
Sous les marronniers éteints 
Jamais plus fête première 
Jamais plus l'herbe en satin 
Jamais plus l'herbe à mourir 
Premier baiser sur le ciel 
Premier baiser sur la terre 
Terre et ciel comme en avril 
La merveille d'un exil 
Où les larmes sont dorées 
La première bien-aimée 



Jamais plus comme en avril 
Jamais plus l'herbe en satin 
Toujours la seconde aimée 
Sur la marche des matins. 

L'homme creux chante misère 
Retrouver l'herbe en satin 
Sous l'aile d'un vieux jardin 
Vierge folle vierge sage 
Qui promène une lumière 
A faire échec aux nuages 
Vierge folle vierge sage 
Couronnée d'oiseaux dormants 
Qui sanglotent dans le vent. 

Le vent crache des cigales. 
Ruiner les sources du sang 
J'en appelle à mon étoile 
Elle dit comme l'enfant 
Jure jure par le sang 
Il faut vivre avec son chant 
Par l'eau le feu et le sang. 

Le vent crache des cigales 
Changer le signe du sang 
Je veux suivre la rafale 
Et sombrer au fond du temps. 

Une chute sur la mousse 
Un galop de siècles fous 
Une rabine très douce. 
Un peu d'écume aux genoux. 

Toute la lumière bouge 
Que murmurait la forêt 
Toute une rivière rouge 
Pour dissoudre les muguets. 
Dire baptiser la terre 
Dire simplement lumière 
Dire les bois sont bénis 
Terre et ciel ô paradis! 



Dans la forêt des colombes 
Au sein des fontaines blondes 
L'enfant du druide baptise 
Les cavaliers repentants 
Belle histoire de mon ombre 
J'épouserais bien le monde 
Si j'avais la clef du sang! 



CHANT DU FEU 



Qu'il règne et que tout repose 
Au milieu de son anneau 
Qu'il reproduise les roses 
Qu'il épuise le ruisseau 
Et qu'il dresse une couronne 
A la fille monotone 
Toute seule en son miroir! 
Qu'il dévore le brouillard 
Qu'il éclate dans le soir 
Avec les bouches plénières 
Des fous et des messagères. 

Le feu monte adieu la terre 
Bonjour la terre et le ciel 
Le feu monte et la clairière 
Fait un pacte avec le ciel. 

Sous les feuilles à venir 
Sur la rive d'un sourire 
Dans l'haleine d'un chevreuil 
Sous la ronce ou le tilleul 
Sous l'aile d'un vieux jardin 
Recouvrant l'herbe en satin 
Sur la lèvre et dans la main. 
Dans la sève et dans le fruit 
Dans la source et dans le puits 
Le feu dorlote son cri. 

Qu'il habite la clairière 
Qu'il éclate et que tout soit 
Que le loup sorte du bois 
Qu'on en finisse avec ça 
Filles saluez le roi! 



Très au large de l'automne 
Un navire de feuillage 
Embarque un oiseau blessé 
Pour une île sans nuage 
Clairière douce à la main 
La clairière est une orange 
Qui fume dans le matin 
Que tout se livre en son fruit 
Selon l'abeille et le cri. 

Le feu raconte des choses 
L'enfant du druide le sait 
Le feu fait chanter les roses 
Qu'il règne et que tout repose 
Au milieu de son secret. 

Qu'il règne et que tout soit blanc 
Feu sur l'eau et sur le sang. 



TERRE ET CIEL 



I 

u 



I 



L'UN 



Petite brute forestière 
Crucifiée sur un lit d'espoir 
Tu te balances en ton brouillard 
Tu resonges la main du vent 
Et la langue de la rivière 
Glissée sous tes robes d'enfants. 

La blancheur est plus douloureuse 
Que la blessure qu'on attend 
Avec un cœur battant battant 
Comme un visage d'amoureuse 
Un visage battant des ailes 
Toujours la même ritournelle 
Des filles qui n'ont pas le temps 
Le temps de vivre lentement. 

Ah! faites-moi saigner pour l'amour de l'amour 
Délivrez-moi du cri qui tourne dans sa cage 
Délivrez-moi du rêve enfermé dans sa tour 
Délivrez-moi du sang glacé des vierges sages 
Qu'il bouge de sa nuit et passe dans le jour 
Et fleuriront les pavots lourds 
Sur le granit dur de la chambre 
En pleine brume de novembre 
Pour faire mine de toujours. 

Dehors dedans haut vers la nuit très loin de tout 
Le cœur de lui le cœur de moi le cœur de nous 
Et le cœur de la mer et le cœur de l'horloge 
Chacun selon son corps mais pour la même forge 
Battaient brûlaient fallait-il se mettre à genoux 

Un goût d'astre éclaté me prenait à la gorge. 



45 



Mais aux frontières du beau crime 
C'est la peur du sang répandu 
Les vieux remords qu'on avait tus 
Gardent la porte de l'abîme. 

Il disait Bilitis ton corps d'oiseau limpide 
Ta chair de lait tes seins de faon 
Sont des miroirs trop menaçants 
Pour que je sombre dans le vide 
Les yeux fermés le cœur tranchant 
Comme un barbare au front dément. 
Il disait Bilitis et s'écartait de moi 
Et je me remettais à connaître le froid 
Il disait Bilitis et s'écartait de moi 
Je n'ai pu traverser ta vie 
Ton enfance était trop jolie 
Pour la briser entre mes doigts. 



46 



L'AUTRE 



A force de crier vagabond vagabond 

Ce fut lin le premier 

L'homme aux cheveux brouillés 

Qui traverse ma vie 

Avec sa grande grimace de folie 

Respirée par mes mains glissant contre son front. 

D'étranges trains sifflaient dans son crâne de fauve 
Et les vieux clowns d'argent qui nageaient dans son sang 
S'en prenaient à mon cœur ouvert à tous battants 
A vol doux et feutré 
Pour ne pas m'effrayer. 

Il me disait avoir tant de millions de fois 
Jeté sa vie en l'air 
Et par dessus les toits 

Les deux jambes nouées sur un agneau de fer 

Il me disait avoir jeté sa vie en l'air 

Pour aller regarder dans les yeux les étoiles 

Il disait que cela 

Ne lui avait jamais fait mal. 

L'homme savait comment s'endorment les cités 
Le bras contre la joue et le ventre aux nuages 
Le trottoir à l'amour la fenêtre aux voyages 
Le kiosque aux anges doux 
La cathédrale aux fous 
La poche à la fortune 
Et le crime à la lune. 

L'homme savait comment se couvre la misère 
Avec un corps battu et des cuisses d'airain 
L'homme savait comment se mange le bon pain 
Comment germe le feu sous le poids des paupières 
Comment font les bateaux pour aimer les rivières 



47 



Comment rêvent les bêtes 
Après les cavalcades 
Comment saignent les fêtes 
Aux paumes des nomades. 

Il entendait la neige et savait le soleil 
Il épuisait les fleurs et les abeilles 
Il avait mesuré le souffle heureux des foules 
Quand il le soutenait sur les marches du ciel. 

Il avait épousé ses compagnons de jeux 
Il avait fait danser Tours et les oiseaux bleus 
Il avait renversé l'ombre des colombines 
Mais il ne savait pas la saveur de Phermine. 
Quand il m'a demandé à genoux dans la nuit 
Le droit le droit d'aller tout au fond de mon cri 
Pourquoi n'aurais- je pas dit oui? 

Vrai j'ai voulu courir jusqu'au bout des chansons 

Répétées par la fille aux quatre coins des ondes 

Vrai j'ai voulu jouer le petit tour du monde 

Avec un chasseur roux qui sentait la prison. 

Il me donna de lui 

Son nom et son pays 

Un défendu pays lointain 

Où filles et garçons s'éveillent le matin 

Avec des croissants bleus tatoués sur les reins 

Un pays qui jadis fut peut-être le mien 

Il n'avait pas la voix de mon amour 

Mais il avait le front de la plus haute tour. 

J'ai crié sur la nuit 
J'ai crié sur la vie 

J'ai crié sur la nuit sur les cris sur la vie 

Pendant que des muguets blanchissaient sur Paris. 

Et dire que cela se fit 
Ce jour limpide où sur Paris 
Les forêts transhumées 
Et cela par amour 

Vendaient du bonheur blanc à chaque carrefour. 



48 



CONTE EN SEPT 



La raison plus froide que la mort 

Le plus beau monstre inventé par les hommes 

Ah! je lui brûlerai la tête moi 

Sept fois. 

Cette fille naïve avait un cœur trop grand 

Pour la portion de corps 

Dont ses parents l'avaient dotée 

Quand elle ouvrait la main 

Quand elle ouvrait la bouche 

Quand elle abandonnait son front 

Quand elle aimait l'oiseau 

Quand elle disait l'eau 

Il débordait toujours de toute sa lumière 

Il voulait battre et luire à ciel ouvert 

Comme un baiser vivant 

Il voulait connaître le vent 

La caresse des buissons frais 

La joue des lys contre la sienne 

Le piquant de chaque saison 

Parfois il ronronnait sur son épaule 

Offerte nue à la peine penchée du saule. 

Cette aveugle que j'aide à vivre 

En lui racontant des fontaines 

Où les bergers jettent leur cœur 

En lui fabriquant des rengaines 

Où le refrain tourne au bonheur 

Cette fille ma sœur que j'aime mieux que moi 

Laissez-la croire au fils du roi 

Mis au monde par une hermine 

Laissez-la donc jouer sa pantomime 

Laissez-la croire à sa beauté 

Cela ne fera pas de mal 

A vos cités. 



Sans miroir 

La plus laide est toujours jolie 
Un espoir 

La plus pauvre est enfin ravie 
Cœur sur la main cœur sur les lèvres 
Cœur en plein jour cœur en plein rêve 
Sept centimètres de soie rouge à dépasser 
Aux limites de tous manteaux. 

Richesse à toi fille des brumes 

Si tu veux parader au cirque 

Avec les blancs chasseurs de lune 

Des gros sous tout ronds en image 

Si tu fais bien rire les sages. 

Ne riez pas de moi méchants 

Ou je fais feu sur le fond grimaçant 

Que vous avez coulé 

Dans le regard de vos enfants. 

La fête est au village 

On me montre du doigt 

La mort est aux visages 

Je grimpe sur le toit 

Je sors de dessous mes paupières 

Je fais montre de ma lumière. 

Une carte un soleil un amour et ma chance 
Je suis reine et j'ai gagné d'avance 
Premier coup as de cœur un grain de feu 
J'abats la carte révélée par la gitane 
Pour deux et trois je jette le mois d'août 
Avec son blé brûlant 
Et puis je crache un lion 
Sa crinière toute allumée 
Gagné je vois le signe de fumée 
Quatre pour rien Cinq mon amour 
Six je lance mon corps sa chaleur 
Puisque c'est son tour 

Sept c'est le dernier coup le nombre sort du rang 



50 



Il tombe tombe avec son feu fervent 

Brûlé le mort est mort 

Qui vivait depuis sept cents ans 

Des yeux candides lèvent dans la cendre 

Comme des roses de décembre. 

J'ai gagné j'ai brûlé la sève des savants 

Tous mes sujets vont vivre avec un cœur trop grand. 



51 



DE MA VIE. 



De ma vie je n'ai jamais vu 
Plus beau visage que sa voix 
Ses yeux portent Pâme des eaux 
Blessés à mort depuis des siècles 
Par le silence des grands bois 
Son front descend de la lumière 
Comme FÉgypte du mystère 
Et sa bouche a juste le poids 
Le poids terrible du bonheur 
Que pouvait supporter mon cœur. 

S'il avait fait glisser sa voix 
Dans les yeux graves de mes paumes 
Nous aurions vu ce vieux royaume 
Que l'amour épèle tout bas. 

C'est ici qu'il faut parler d'elle 
La maison des oiseaux parfaits 
La merveille où toutes les ailes 
Peuvent s'ouvrir sur leur secret. 

J'entends sonner la cloche rouge 
De ce rouge extraordinaire 
Dont l'ombre saigne sur la terre 
La cloche à marier les dieux 
Le fruit qu'on mange avec les yeux 

Il n'y a pas d'amour heureux. 

De ma vie je n'ai jamais vu 
Plus beau visage que sa voix 
Plus beau visage mis à nu 
Par le silence de mes doigts. 



ANAËL 



A Annette Valet. 

Anne dis ma sœur Anne 
Ne vois-tu rien venir 

Faudra-t-il donc toujours écraser mes soupirs 
Entre mes dents glacées qui mordent les fruits d'or 
Arrachés au sommeil arrachés à la mort 
Arrachés aux enfants qui donnent sur le songe 
Arrachés aux pommiers que la lumière ronge. 

Je t'ai donné la clé pour ouvrir les oiseaux 

Je t'ai donné la clé c'est bien plus qu'il n'en faut 

Pour aller me chercher la pierre du trésor 

Que le roi sans couronne a cachée dans son corps 

A cachée dans son ventre 

Ah! le cheval sans mors 

Paissant la sève ardente 

Qui donne au sang couleur et forme d'amarante. 

Un même ange demeure en ton nom et le mien 
Ses ailes devenues et tes bras et les miens 
Il nous aide à porter le petit quotidien 
Anaël Anaël et sa peau de satin 
Caresse nos cheveux endormis dans ses mains 
Anaël Anaël Anaël et plus rien. 

Anne dis ma sœur Anne 
Ne vois-tu rien venir 

Les oiseaux les oiseaux volent vers le plaisir 
J'appelle un homme blanc peuplé de grands voyages 
Une croix sur l'épaule un amour au visage 
Un homme à tête d'homme un homme à tête d'ange 
Qui connaîtrait la loi sublime des mélanges. 

Anne dis ma sœur Anne 
Ne vois-tu rien venir 

Je ne veux pas je ne veux pas je ne veux pas mourir. 

53 

s 



PARTIR 



Quitter les roseaux pour les orangers 
La foire aux amis pour un étranger 
Quitter la forêt pour la plaine 
Quitter la chanson pour la peine 
Quitter le raisin pour la pomme 
Quitter le galop pour la somme 
Quitter la mer pour la rivière 
Quitter l'œillet pour la bruyère 
Et la rose pour la fougère 
Oublier le pain sur la table 
Retrouver sa joue sur le sable 
Quitter la mare aux souvenirs 
Se quitter pour se revenir. 
Changer de peau changer de rêve 
Pour que l'œuvre d'âme s'achève. 

La fille devenue l'aile la plus légère 
Se cherche dans le sens des houles printanières 
Puis sombre dans la neige avant d'avoir vécu 
Le trop des orangers que les autres ont bu. 

Là-bas, c'est le meilleur ici les fleurs quand même 
Rien n'est perdu quand l'amour sème. 
Vous baisers suicidés vous n'empêcherez pas 
Que le cœur des enfants fleurisse sous vos pas. 
Fille! monte et descends du nuage à la pierre 
Comme il fait bon mourir pour vivre sa prière! 

Quitter le soleil pour la neige 

Et la neige pour le soleil. 

Trouver le monde au bout du monde 

Où le château des vagabondes 

Demeure fondé sur le ciel 

Un peu plus haut que le soleil. 



DANS MA MAIN 



Dans ma main les saisons 

La couleur du soleil la couleur de la neige 

Les yeux fermés 

Quel beau spectacle à caresser 

Jamais plus les yeux dans les yeux 

Mais le plaisir de la main reine 

A la mesure de sa chair. 

Qu'elle aille son chemin tout autour de la terre 

Le corps suivra 

Ce chien fidèle à qui voudra 

Le corps suivra 

Bouche ouverte et membres en croix. 

Le paysage ailé que je saisis au vol 
Se mire dans ma paume et voile ma misère 
Se jette dans mon sang la tête la première 
Bel oiseau végétal planant au ras du sol 
Bel oiseau feras-tu ma peine plus légère. 

Je prends part au printemps à l'automne à l'hiver 
Je prends part à l'été main posée sur le monde 
Je bénis et je prends et ma fièvre féconde 
Se mêle au vin puissant qui couve dans le vert. 

Dans ma main le doux col du saule 
Car c'est l'arbre que j'ai conquis 
Dans ma main le plomb de midi 
Et « chien et loup » mon heur y rôde 
Plus longtemps que Dieu ne l'a dit 
Dans ma main l'ombre s'épaissit 
La chair comprend que le temps fuit 
Au poids du jour et de la nuit. 



Apprivoisons ma main le trouble de la brume 
Puisqu'il habille tous mes fruits 
Apprivoisons ma main le double de la lune 
Tant qu'il sommeille au fond du puits. 

La main la main qui sait se tendre 
Est un cadran de pierre tendre 
J'y lis les saisons et les jours 
Les heures tout cela qui court 
Mais c'est la pâte du toujours. 
Cueillir bâtir la même histoire 
Le beau château de la mémoire 
Les yeux fermés je l'ai construit 
Pour qu'on y loge mes amis. 



56 



SOLEIL 



On avait oublié le soleil 

Sa langue d'or 

Sa langue vive 

Il fallut la rapprendre 

Comme à marcher après des mois de lit 

On avait oublié le signe de son cri. 

Or je reçus la langue du grand roi 

Juste au moment qu'il me chanta ; 

« Dieu quelle absence au pays d'où je viens 

On n'y épouse pas le blé 

Ni l'abandon des foins coupés 

Ni la rondeur des fruits 

Ni la gorge des puits 

Ni le cœur des amantes 

Ni la douceur ni la tourmente 

Non plus le vent à tête d'homme 

Qui sépare et rassemble 

Non plus le jeu d'ailes du tremble 

Non plus le lac après la lune 

Non plus la rose de chacune 

Offerte sur la plage 

Non plus la peine et la joie des visages 

Je te le dis car nous nous aimons bien 

Je te le dis mais ne crains rien 

Quand il sera venu pour toi 

Le temps de l'autre vie 

Je te reprendrai à mon compte 

Ma chérie 

Avec le double de la terre et sa fraîcheur 
Entre mes bras 
Et tu vivras 
N'aie pas peur 
Tu vivras. » 



ê 



PLUIE 



Là contre ma maison 

Tous les oiseaux qui m'ont connue depuis l'enfance 
Gémissent lentement comme un seul désespoir 
C'est la complainte des brouillards 
Le jardin qui dansait autour de mes murailles 
S'est allongé dans l'ombre avec sa peine grasse 
Et cet épais regret des beaux soleils stridents 
Qui pénétraient nos terres de vacances. 

Il ne fait plus du tout de cœur 
Il ne fait plus du tout de fleur 
Même la rose du silence 
Est dépouillée de ses couleurs. 

La pluie ne permet plus que les lampes respirent 
Et des gestes d'adieux jaillissent de partout 
Et les enfants n'entendent plus les fous 
Qui parlaient bouche close et c'est cela le pire. 

Mais moi je rongerai cette eau longue du ciel 

Jusqu'à sa racine dernière 

Vrai, mon jardin en reviendra. 

Et dans quelque secrète allée 

Ah! le soleil me couvrira 

Comme un roi, comme un roi, 

Comme un roi généreux sa biche préférée. 



58 



TREMBLE 



L'arbre que j'aime est contre moi 
Il me permet tous les baisers 
Que je n'ai jamais pu donner 
Aux hommes venus dans mes bras. 
Nous avons dû dormir ensemble 
Mon âme et l'âme de ce tremble 
Si loin si loin qu'il ne sait plus 
Le grand amour qu'il avait eu. 
Seule j'ai quelque souvenance 
De la singulière romance. 
Mon Dieu faites qu'il se rappelle 
Faites sa mémoire fidèle! 

Mais le vent souffle et l'arbre bouge 
Et sa voix passe dans mon sang 
Elle a la forme du printemps 
Et sa couleur est la lumière 
Et sa caresse est la rivière. 
Présence humide de l'amour 
Chapelle ardente des toujours 
Souvenir clair comme le jour 
Fleuri sur la terre promise 
Grâce au manège de la brise. 

La pulpe de ma joue et l'ombre de mes yeux 

Et cet espèce de cœur fabuleux 

Qui palpite au fond de mon sexe 

Glissent vers une autre planète 

Quand ils se prennent à songer 

A cette saison sans péché 

Dont avaient parlé les prophètes 

A ce destin de l'arbre à feu 

Où le miracle de son corps 

Glorieux 

Osera bruire à la droite 
De Dieu. 

59 



ELLE 



Elle avait un chat noir un cheval un bon chien 
Elle allumait son feu elle cuisait son pain 
Elle allait à l'église aussi tous les matins 
Elle avait le roi même à portée de sa main 
Elle avait un verger qui donnait tous les fruits 
Elle faisait son bien du jour et de la nuit 
Ses semaines avaient toujours quatre jeudis 
Et les gens très bien renseignés 
Aimaient beaucoup à raconter 
Qu'elle était la plus belle forme de l'amour. 

Mais pourtant je le sais 
Elle aurait tout donné 
Pour partir de l'autre côté. 



60 



LUI 



Il se passait de chat de cheval et de chien 
Il se passait de feu il se passait de pain 
Il se passait de fleurs il se passait de fruits 
Il se passait de jour il se passait de nuit 
Il se passait de rire il se passait de larme 
Il se passait d'église il se passait de femme 
Mais les gens très bien renseignés 
Aimaient beaucoup à raconter 
Qu'il ne se passait pas 
De ce silence là 

Permis aux dieux logeant au front des tours 

Et pourtant je ne sais 

S'il l'aurait échangé 

Contre un seul trèfle à quatre feuilles 

Ou contre un seul brin de muguet. 



POÈME 



Femme dans les douleurs 
Femme habitée d'un dieu 
Pose ton pied sur cette pierre 
Désertée par le plus grand feu 
Pose ton pied la belle amante 
A la lisière du granit 
Pose ton pied la seule amante 
Pose ton pied de chair ardente 
Son poids léger cela suffit. 
Femme celui que tu demandes 
Peut bien s'échapper Dieu merci 
Par un petit trou de souris. 

Alors le désespoir s'est levé de sa tombe 

Pour aller chasser la colombe 

Et qu'il laisse à l'argile ses eaux et ses cheveux 

Son ventre de velours aussi ses cuisses roses 

Il n'a pas besoin de ces choses 

Qu'il ne reprenne que ses yeux 

Quel beau fusil d'argent 

A tuer les amants. 

Prenez garde à vous les chaumières 
Éteignez toutes vos lumières 
Éteignez toutes vos prières 
Leur fumée ferait signe aux yeux 
Qui sortent de dessous la pierre 
Bouchez bouchez vos cheminées 
Et ramassez vos souliers d'or 
Il est ressuscité des morts 
Bouchez bouchez vos cheminées 



Car même si ce n'est décembre 
Le désespoir pourrait descendre 
Le désespoir aux yeux tout nus 
Par où descend l'Enfant- Jésus. 

L'Étoile avait les yeux si grands 
Qu'elle a bu ceux du revenant 
Et son souvenir s'est pendu 
Au cou du premier if venu. 

Il n'y a pas de jamais plus! 



UNE CHAUMIÈRE ET UN CŒUR 



Elle sera fondée sur terre de bruyère 

Nécessaire au lever des délicates fleurs 

Une rose de feu parfumera son cœur 

Ses murs tiendront de l'arbre et de son rossignol 

Retrouvant dans la nuit le feuillage et le vol 

Elle ouvrira sa porte aux marchands de lumière 

Dont les pas auront fait tout le tour de la terre 

Elle épousera l'ombre avec ce geste lent 

Des siècles pour le roc des années pour l'enfant 

Elle demeurera aux confins des baisers 

Que colombes péries n'ont pas pu se donner 

Et son toit hélera d'une fumée timide 

Le sang de cette étoile offerte comme guide 

Aux voyageurs perdus dans leurs marches secrètes 

Qui se mettent au monde avec un cri de fête 

A chaque carrefour 

Où s'ouvre un puits d'amour. 



64 



CET ENFANT 



Cet enfant de là-haut ce bel enfant très sage 

Oh! pas comme une image 

Cet enfant qui dormait dans l'Étoile des Mages 

Cet enfant qui pleuvait dans toute pluie d'orage 

Cet enfant qui brûlait dans les soleils ardents 

Et soufflait dans les quatre vents 

Cet enfant qui saignait dans les terres blessées 

Cet enfant qui riait dans les moissons coupées 

Cet enfant qui naissait par de beaux clairs de lune 

Cet enfant qui mourait sur le sable des dunes 

Comme la vague et son écume 

Et renaissait des mers sur un seul mot d'amour. 

Vrai de tant d'hommes en tant de femmes 
Cet enfant tant de fois conçu 
N'a jamais été reconnu. 



65 



JE SUIS NEE DE LA MER 



Je suis née de la mer et ne le savais plus 

Trop de pavots avaient maculé mes pieds nus 

Les soirs où les bergers m'appelaient dans la ronde 

Pour passer le furet de ma main dans leurs mains 

Furet des bois jolis furet des vieux jardins. 

Je suis née de la mer et ne le savais plus 
Trop de chaînes avaient appris à mon corps nu 
Cette haute caresse où l'écorce connaît 
La façon d'arracher aux jeunes filles blondes 
Des gouttes de bonheur de quelque sainte plaie. 

Je suis née de la mer et ne le savais plus 

Trop de bêtes avaient partagé mon cœur nu 

Dans les hautes futaies habitées par la lune 

Trop de sangliers forts à renifler l'oronge 

Trop de biches les sœurs effrayées par leurs songes 

Trop de martins-pêcheurs gonflés d'humides chants 

Délivrés par leurs becs en baisers trop savants. 

Je suis née de la mer et ne le savais plus 

Mais l'homme au bras marin me parla de l'écume 

Et l'humus des forêts fut le sable des dunes 

Et les bergers laissant leurs troupeaux de moutons 

Au premier loup venu gardèrent des poissons 

Le nez du sanglier fouilla le goémon 

La biche apprivoisa chaque lame de fond 

Et les désirs des fûts chantèrent un navire 

Que les oiseaux pécheurs voilèrent sans rien dire 

De leurs ailes tendues à des ciels inconnus. 

Je suis née de la mer et ne l'ai reconnu 

Qu'au bras de mon amour et ne l'oublierai plus. 



66 



ARC-EN-CIEL 



Entre la pluie et le soleil 
L'aveugle touche Parc-en-ciei 
L'aime le respire et l'écoute 
Sans s'étonner que sur sa route 
Un bras ami des yeux du cœur 
Ait envoyé les sept couleurs. 

Je dis Violet quand les statues 
Rêvent de Pâques revenues 
L'Indigo sur ma langue passe 
Quand je la passe à l'eau de grâce 
Où la boule miraculeuse 
Fût plongée par quelle laveuse? 
Je dis Bleu quand les hirondelles 
Reconnues au bruit de leurs ailes 
Rentrent au nid de ma tourelle. 
Je dis Vert quand un vent de feu 
M'incline du côté de Dieu 
Et Jaune quand les chanterelles 
Chantent dans ma forêt fidèle 
Mieux que noir parfum des airelles 
Et je ne murmure Orangé 
Que tête coiffée du clocher 
De mon église sans péché 
Sous l'arceau des arbres sacrés. 

Mais je dis Rouge quand ta voix 
Couvre mon cœur de son velours 
Comme effeuillement de dahlias 
Qui vraiment n'en finirait pas 
Je dis Rouge quand ton amour 



Se met à traverser ma nuit 

Selon ce mouvement bénit 

Du flot vers la plage allongée 

Se met à chavirer mon lit 

De ses vagues illimitées 

Plus hautes que raz de marée 

Plus larges que largeur des mers additionnées 

Et plus profondes que sanglots des chairs noyées. 



68 



TU ES ROUGE 



Tu es rouge 

Et tu ne le sais pas 

Pourtant ton sang répond toujours à haute voix 

Quand mes caresses le questionnent 

Et je lis sur ton front 

La couleur de ton nom 

Qui n'était visible à personne. 

Je t'ai déjà connu lorsque j'avais des yeux 
Dans l'amour des pavots sauvages 
Qui palpitaient de tous leurs feux 
Entre mes cils de vierge sage : 
« Gentils coquelicots, mesdames, 
Gentils coquelicots nouveaux » 
Mais prenez garde à la flamme! 

Je t'ai déjà connu lorsque j'avais des yeux, 

Et ce sanglot que tu me fais 

C'était bien sûr, c'était le même 

Les soirs au bout de la semaine 

Qui faisaient mes cuisses de laine 

Quand la servante sacrifiait 

Sur la table de la cuisine 

Les deux pigeons dominicaux 

Par-dessus les lauriers coupés 

Où sont les fièvres enfantines. 

Le chat criait mort aux oiseaux. 

Il me pesait sur la tête 

Tout le poids de la planète 

Et je perdais mes genoux 

Dans une course inconnue 

Des beaux garçons de chez nous. 



6 



69 



Tu es rouge et je le savais, 

Sur les lèvres des filles blanches 

Que je demandais le dimanche 

Pour jouer du phono dans le ton de mon cœur 

En dansant sur l'école où pâlissaient mes sœurs. 

Je t'ai déjà connu lorsque j'avais des yeux 
Dans l'horizon blessé par les soleils d'adieux 
Et je demeurais sur la terre 
Une peine ronde au bord des paupières. 

J'interroge aujourd'hui la mémoire du monde 
Pour savoir en quel siècle et contre quel là-bas 
Nos corps se sont unis pour la première fois. 



70 



ABEILLE DE MIDI 



Abeille de midi 

Dieu ne t'avait permis 

Que la fleur et le fruit 

Que les ronrons dans la rabine 

Que le plaisir dans l'aubépine 

Où les enfants du soir se blessaient les genoux 

Et crachaient sur la braise 

Avant d'aller rêver au bras des. anges doux 

De vacances de glaise 

Dociles à leurs mains 

Qui parlaient de châteaux dont les clés en airain 
Se déclinaient sans mal avec des mots latins 
Rosa la rose à s'ouvrir sur tous les chemins. 

Tu ne devais filer que miel 
En passant par les voies du ciel 
Du blé noir à la table ronde 
Pour les lèvres des têtes blondes. 
Petite abeille de midi 
Quel doigt levé dans quel pays 
Quel ordre a fait que tu choisis 
La pierre close sur sa nuit 
Son cœur ne connait la rosée 
Ni les mouvements du soleil 
Ni la salive parfumée 
Des sangliers à leur réveil. 

Comment vouloir creuser la pierre 
De ton aiguillon si léger 
Qu'un souffle de fée briserait 
C'est un bien long voyage à faire. 
Quels jeux pratiquer pour que s'ouvre 
La chair durcie de cette louve. 
L'eau ne sait pas le vent non plus 
Le feu même n'a jamais su. 



Que de baisers et que de tours 

A inventer par ton velours 

A inventer par ton amour 

Avant d'arracher au cœur du granit 

Ce rien de miel roux qu'il n'a pas promis. 

Pierre debout devant le sable 
Face à la mer et face au ciel 
Dieu n'aimerait-il qu'à sa table 
On lui serve ce rien de miel 
Caché par lui dans ton calice 
Avec la sève pour complice 
Lorsque la pierre était en fleur 
A la saison des rois de cœur? 

Patience petite abeille 
Il faut découvrir la merveille 
Et porter cette goutte d'or 
De l'autre côté de la mort 
Que Dieu l'ajoute à son trésor. 



72 



CHAMBRE NOIRE 



Or donc ils recouvrèrent usage de parole 

Osant rêver tout haut 

Maintenant qu'ils étaient certains 

Que mon regard ne pouvait plus les faire rougir 

Dans cette chambre noire 

Chacun développa son chant 

Et le miroir soutint 

D'un clapotis sans fin 

Qu'il avait dérobé son âme aux eaux du lac 

Le vase de cristal 

Éclata d'un rire d'enfant 

Sous la caresse d'un pétale 

De rose chancelant 

Et le tiroir de la crédence 

Qui dormait toujours bouche ouverte 

Se mit à raconter le secret de ses lettres 

Avec entière confiance. 

Moi je leur répondis d'un geste de la main 
Que je recommençai cent fois jusqu'au matin 



73 



S'ILS VENAIENT. 



S'ils venaient du bout du monde 
Avec leurs petits couteaux 
Dont la pointe est sans défaut 
Pour tuer mes yeux nouveaux 
Gonflés de fièvre féconde 
Pour voler mon regard fou 
Qui se faufile partout 
Sous les portes des prisons 
Où les hommes se refont 
Une misère dorée 
Dans les veines des chansons 
Où Penfant prend l'horizon 
Pour un village de fée. 

S'ils voulaient rendre la vie 
A mes prunelles guéries 
Des formes sempiternelles 
Qui masquent le goût du ciel 
S'ils m'arrachaient ce regard 
Qui n'a jamais peur du noir 
Et comme un poisson dans l'eau 
Entre ma peau et mes os 
Nage heureux de paysages 
Rebâtis à son image 
Au fond de son beau miroir 
Je lâcherais mes bons chiens 
Sur leurs gueules d'assassins 
Et m'endormirais tranquille 
Aux plis de ma belle ville 
Où les filles ont le droit 
De fleurir sur tous les toits 



Et les lilas le devoir 

De marcher sur le trottoir 

Et les autres le bonheur 

De se peindre à la couleur 

De leurs voix et de leurs cœurs. 

Mais si depuis leurs rivages 
Ils essayaient du chantage 
Faisant tourner ton image 
A la pointe de leurs fers 
Mon Dieu que faudrait-il faire? 
J'aurais peur de ton visage 
Car s'il ne répondait pas 
Aux méandres de ta voix 
Dieu que ferais-je de moi? 

Ma ville est bâtie sur l'eau 
C'est un très joli bateau 
Qui promène ses fenêtres 
Tout autour d'une planète 
Où les choses ont des yeux 
Qui me baisent sur le front 
De leur ombre et de leur feu 
Selon l'heure ou la saison 
Où les bêtes qui me voient 
Ne sont jamais à l'étroit 
Dans un moule trop petit 
Elles ont des corps construits 
A la taille de leurs cris. 
Les fenêtres de ma ville 
Sont surveillées par des chiens 
Aussi longs qu'un jour sans pain 
Elles donnent sur des chats 
Labyrinthes de velours 
Qui s'étirent du trépas 
Jusqu'à la porte du jour 
Elles frémissent souvent 
Au galop trop exaltant 
De chevaux ni noirs ni blancs 
Aussi vastes que le vent. 



S'ils voulaient passer la mer 
Portant leurs lames de fer 
Pour envoyer par le fond 
Mon navire et ses maisons 
Je brûlerais l'océan 
Avec mes yeux du dedans 
Et m'endormirais tranquille 
Aux plis de ma belle ville. 



CHANSONS 



★ 



FONTAINE 



J'ai jeté mon cœur dans une fontaine 
Mais l'oiseau me dit qu'il n'en est pas mort 
Peut-être qu'il dort peut-être qu'il dort 
Peut-être qu'il dort sa profonde peine. 
Qui réveillera mon doux cœur noyé? 
Et l'oiseau répond : le cri de l'été. 

J'ai jeté mon sang dans une fontaine 
Mais le vent me dit qu'il est rouge encor 
Peut-être qu'il dort peut-être qu'il dort 
Peut-être qu'il dort son histoire humaine. 
Qui réchauffera mon sang tout glacé? 
Et le vent répond : ça c'est un secret. 

Les filles à la fontaine 
Pleurent toujours un soldat 
Qui s'en est allé là-bas 
Manger la terre lointaine. 

J'ai jeté ma vie dans une fontaine 
Mais un gars me dit qu'elle bouge encor 
Viendra la Saint-Jean et debout les morts! 
Ah! si vous vouliez maintenant ma reine... 
Mieux que le soleil un gars sait crier. 

Adieu mon soldat qui s'en est allé 
Je n'attendrai pas que vienne l'été 
Pour vous oublier. 



LE FOU DU VILLAGE 



Il a le front clair 
Et le cœur à nu 
Il a les yeux verts 
Des enfants perdus 
Il m'attend là-bas 
Sous un pommier doux 
Les hommes de loi 
Disent qu'il est fou. 

Tous les Messieurs bien crachent sur son ombre 
Quand il se promène au bras de l'amour 
D'un amour sans poids sans voix sans atours 
D'un amour volé au sein d'une tour 
D'une tour du monde. 

Il chante à la lune 
Un air d'oiseau bleu 
Chacun sa chacune 
Il faut être heureux 
Il aura mon corps 
Quand il le voudra 
Il aura mon âme 
Au temps des lilas. 

Tous les Messieurs bien crachent sur son ombre 
Quand il se promène au bras de l'amour 
D'un amour sans poids sans voix sans atours 
D'un amour volé au sein d'une tour 
D'une tour du monde. 



Pas de mariage 
Avec les maudits 
Le fou du village 
Est mort cette nuit 
Et les vierges sages 
Ont prié pour lui. 

Moi j'ai son image 
Au pied de mon lit. 



LE CHEVALIER DE PARIS 



Le grand chevalier du cœur de Paris 
Se rappelait plus du goût des prairies 
Il faisait la guerre avec ses amis 
Dedans la fumée dedans les métros 
Dessus les pavés dedans les bistrots 
Il ne savait pas qu'il en était saoûl 
Il ne savait pas qu'il dormait debout 
Paris le tenait par la peau du cou. 

Ah! les pommiers doux 
Ronde et ritournelle 
J'ai pas peur des loups 
Chantonnait la belle 
Ils sont pas méchants 
Avec les enfants 
Qu'ont le cœur fidèle 
. Et les genoux blancs. 

Sous un pommier doux il l'a retrouvée 
Croisant le soleil avec la rosée 
Vive les chansons pour les bien-aimées 
Je me souviens d'elle au sang de velours 
Elle avait des mains qui parlaient d'amour 
Et tressaient l'argile avec les nuages 
Et pressaient le vent contre son visage 
Pour en exprimer l'huile des voyages. 

Ah! les pommiers doux 
Ronde et ritournelle 
J'ai pas peur des loups 
Chantonnait la belle 
Ils sont pas méchants 
Avec les enfants 
Qu'ont le cœur fidèle 
Et les genoux blancs. 



Adieu mon Paris dit le chevalier 

J'ai dormi cent ans debout sans manger 

Les pommes d'argent de mes doux pommiers 

Alors le village a crié si fort 

Que toutes les filles ont couru dehors 

Mais le chevalier n'a salué qu'elle 

Au sang de velours au cœur tant fidèle 

Chevalier fera la guerre en dentelle. 



7 



8 5 



VENT PRINTEMPS 



Celles qu'on éteignait celles au blanc promises 
Celles qu'on habillait de silence et de froid 
Celles qui ronronnaient des leçons bien apprises 
Cœur battant cils baissés mais qui n'y croyaient pas. 

Celles qu'on enfermait dans des chapelles grises 
Celles qu'on emmurait dans les plus hautes tours 
Celles qui n'attendaient qu'un signe de la brise 
Ont cassé leurs carreaux pour passer dans l'amour. 

Nous t'embrasserons trois fois sur la bouche 

Chevalier printemps pas très comme il faut. 

Est-ce défendu que les vierges couchent 

Avec un amour couronné d'oiseaux? 

Et tant pis s'ils sont vrais ces vieux dits de nos mères 

Que le vent du printemps fit les quatre cents coups 

Dans les bois dans les prés sur les bords des rivières 

Ça alors si vous saviez comme on s'en fout! 



86 



JAMAIS PLUS 



Sa voix d'ange épousait mon cœur, 
Elle chantait sur ma douleur 
Comme un beau soleil sur la neige 
Et je croyais aux sortilèges 
Qu'il inventait pour mon bonheur. 

Il disait simplement : « Bonjour, comment vas-tu? » 
Avec un charme étrange et gonflé d'inconnu 
Je l'ai pris pour un ange il s'en est aperçu 
Et son cœur s'est penché du côté de la rue. 

Il est parti avec sa voix 
Avec sa bouche avec ses bras 
Et moi j'habite un grand silence 
Où se promène son absence 
Absence qui n'en finit pas. 

Il disait simplement : « Bonjour, comment vas-tu ? » 
Avec un charme étrange et gonflé d'inconnu 
Je l'ai pris pour un ange il s'en est aperçu 
Il a dit simplement : « Bonsoir — et jamais plus 
Jamais plus! » 



87 



CHANSONS POUR PIERRE 



Je me souviens que sur mes terres 
Vivait le double du soleil 
Il m'épousait sur la bruyère 
Il me creusait de sa lumière 
Et m'apprenait le goût du ciel 
Comme berger à sa bergère 
Entre la ronde et le sommeil. 

Toutes les filles ont un miroir 
Pour apprivoiser leurs songes 
Mais faut pas cueillir l'oronge 
Sous les ailes des bois noirs. 

Je me souviens que sur mes terres 
Vivait le cœur d'un garçon blanc 
Il me chantait sur la bruyère : 
« Sous les arceaux de la prière 
Tu seras mienne à la Saint Jean 
Je te ferai la prisonnière 
Du visage de notre enfant. » 

Toutes les filles ont un miroir 
Pour apprivoiser leurs songes 
Mais faut pas cueillir l'oronge 
Sous les ailes des bois noirs 

Je me souviens que sur mes terres 
Passaient les chevaliers de nuit 
Leurs pas écrasaient la bruyère 
Ils confondaient joie et misère 
Leur amour n'était pas permis 
Le plus grand fit sa croix légère 
Pour que je m'en aille avec lui. 



Toutes les filles ont un miroir 
Pour apprivoiser leurs songes 
Mais faut pas cueillir l'oronge 
Sous les ailes des bois noirs. 

J'ai appris bien des chansons 
Sur les genoux de grand'mère 
Et toujours le même nom 
Un nom qui s'en va-t-en guerre 
Un nom qui s'appelle Pierre 
S'y promenait à mi-voix 
Vive l'ombre et le lilas. 
★ 

Toutes les filles ont un miroir 
Pour apprivoiser leurs songes 
Mais faut pas cueillir l'oronge 
Sous les ailes des bois noirs. 

Donnez-moi la clef du feu 
Que je passe au cœur du monde 
Et que je gagne le lieu 
Des fêtes les plus profondes. 

Une fille se promène 
Au bord du feu et du sang 
Rouge est l'eau de la fontaine 
Où l'ombre de son amant 
Lui fait signe d'espérance 
En habitant son silence 
De gestes lents à mourir 
Comme aronde à revenir 
Au yieux nid de son enfance. 

Donnez-moi la clef du feu 
Que je passe au cœur du monde 
Et que je gagne le heu 
Des fêtes les plus profondes. 
* 

Son nom demeurait dans les chansons douces 
Que je dépliai sous les dômes roux 
De mes bois jolis la fièvre aux genoux 
Les membres en croix pressés sur la mousse. 



J'ai un long voyage à faire 
Beaux oiseaux du paradis 
Comme on a de la misère 
Rendez-moi mon ami Pierre 
Celui qu'est parti-t-en guerre 
Sur les marches de Paris. 

Pierre, ton nom dur habitait ma bouche 
Ma langue tournait tout autour de lui 
Ma langue saignait sur mon grain farouche 
Mais je ne pouvais demander merci. 

J'ai un long voyage à faire 
Beaux oiseaux du paradis 
Comme on a de la misère 
Rendez-moi mon ami Pierre 
Celui qu'est parti-t-en guerre 
Sur les marches de Paris. 

J'ai vécu cent fois pour l'eau pour le vent 
Pour la chair des fruits pour le chant béni 
Des bergers du soir 

Et pour le velours du chat dans mon lit. 

J'ai un long voyage à faire 
Beaux oiseaux du paradis 
Comme on a de la misère 
Rendez-moi mon ami Pierre 
Celui qu'est parti-t-en guerre 
Sur les marches de Paris. 

★ 

Quand tu viendras dans ma maison 
La servante sur le perron 
Rangera les roses trémières 
Chargées de toutes ses prières 
Et son cœur la précédera 
Pour te conduire dans mes bras. 



Que j'aime Paris 
Son livre d'images 
Que j'aime minuit 
Quand je suis pas sage 
Qui pleure au village 
Pendant que je ris. 

Quand tu viendras dans ma maison 
La servante dira ton nom 
J'oublierai toutes mes attentes 
La Demoiselle et sa tourmente 
Nous dormirons dans un grand lit 
Sous les secrets qu'on n'a pas dits. 

Que j'aime Paris 
Son livre d'images 
Que j'aime minuit 
Quand je suis pas sage 
Qui pleure au village 
Pendant que je ris. 

★ 

Les oiseaux bleus reviendront 
Cerner de joie ma maison 
Vole, vole tout en rond 
Avecque les hirondelles 
Pour nicher dans ma tourelle 
Vole vole mes chansons. 

Adieu mes amis! Adieu mes rosiers! 
Je crois qu'il est temps de vous en aller 
Mon visage tourne autour d'un visage 
Qui mettra le feu à tout mon village. 

La fontaine avait menti 
L'homme n'était pas parti 
L'homme n'était pas maudit 
Se lève ma bonne étoile 
Chevalier de ronde table 
Nous commençons aujourd'hui. 



J'ai ta main contre ma main 
Ton chemin dans mon chemin 
Comme tu m'aimes demain 
Que sonne la cloche rouge 
Que le ciel la terre bougent 
Personne n'aura plus faim. 

Seigneur merci pour mon enfance 
Seigneur merci pour mes souffrances 
Seigneur merci pour l'espérance 
Et pour m'avoir ouvert en m'habillant d'un corps 
Cette porte qui donne sur votre mine d'or 
Ma tête ne sait plus le nom de mon amour 
Est-ce l'autre? Est-ce lui? 
Votre main l'a choisi. 

Les yeux clos je m'incline ô Dieu devant ta loi 
Sans chercher à connaître au signe de la voix 
Quel est le compagnon qui me presse le bras. 



LA FILLE AVEUGLE 



La fil!' qu'avait perdu ses yeux 
Traînait son cœur traînait sa peine 
Sous le grand soleil du bon Dieu 
Elle avait plus figure humaine 
Ça faisait fuir les amoureux 
Et comment voulez-vous qu'on aime 
Une filP qu'a perdu les yeux ? 

Écoutez moi les beaux garçons 
Vraiment c'est pas une raison 
Parce qu'on a les yeux blessés 
Pour qu'on n'ait pas besoin d'aimer. 

Un gars qu'y voyait bien pour deux 

S'est penché sur la fille en peine 

Elle lui a caressé les ch'veux 

Et lui a dit si tu m'emmènes 

Tu connaîtras mon secret bleu 

Cette lumière si lointaine 

Qui dort tout au fond de mes yeux. 

Écoutez moi les beaux garçons 
Vraiment c'est pas une raison 
Parce qu'on a les yeux blessés 
Pour qu'on n'ait pas besoin d'aimer. 

Elle a r'gardé son amoureux 
Avec ses mains avec sa peine 
Avec sa bouche avec le feu 
Qui coulait coulait dans ses veines 
Alors lui en fermant les yeux 
A crié fort : « Sûr que je t'aime 
Et que je vois ton secret bleu. » 



Écoutez-moi les beaux garçons 
Vraiment c'est pas une raison 
Parce qu'on a les yeux blessés 
Pour qu'on n'ait pas besoin d'aimer. 

Elle a rendu le gars heureux 
Le gars qu'avait tué sa peine 
Ils ont joué les amoureux 
Pendant plus de trent' six semaines 
Et puis Us ont pleuré sur eux 

Ah! comment voulez-vous qu'on s'aime 
Sans se regarder dans les yeux? 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface 5 

GUÉRIR 

Guérir tî 

L'Enfant Bleu I3 

Pierre I4 

Pour un Poète ^ 

D'abord des cris t0 Z £ 

Délivrance jg 

*«* .....;";*.;;."*." 20 

Jardin... 22 

Août 23 

SUITE FORESTIÈRE 

L'Enfant du Druide 29 

Si je plante , j 

La Fille en Trois 3I 

Chant de l'Eau 33 

Chant du Sang 35 

Chant du Feu 3 g 

TERRE ET CIEL 

L'Un 45 

L'Autre 4^ 

Conte en Sept 49 

De ma vie ^ 2 

Anaël ^3 

Partir 54 

Dans ma main ^$ 

Soleil 

Pluie 58 



Tremble $g 

Elle 6o 

L ^ 61 

Poème 6 2 

Une Chaumière et un Cœur 64 

Cet enfant 65 

Je suis née de la mer 66 

Arc-en-ciel 67 

Tu es rouge 69 

Abeille de Midi 71 

Chambre noire 73 

S'ils venaient 74 

CHANSONS 

Fontaine 81 

Le Fou du Village 82 

Le Chevalier de Paris* 84 

Vent Printemps 86 

Jamais plus* 87 

Chansons pour Pierre 88 

La Fille Aveugle* 03 



* Ces trois chansons qui ont été mises en musique par Philippe GÉRARD ont été éditées 
par la maison Enoch, 27, Boulevard des Italiens, à Paris. 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 
SUR LES PRESSES DES 
IMPRIMERIES OBERTHUR 
POUR LES ÉDITIONS DU " GOELAND " 
LE 24 DÉCEMBRE MCML 
EN LA VEILLE DE NOËL 



Dépôt légal éditeur n° 0002. 



Dépôt légal imprimeur n° 4090. 



1 




ÉDITION DU GOELAND 

PARAMÉ (I.-&-V.) 

Théophile BRIÂNT 

Chateaubriand F ils de la mer et Seigneur de Combourg 



Avec trois illustrations 100 fr. 

Louis Le CUNFF 

La Ville Exsangue 

Prix de Poésie du « Goéland » 1947 160 fr. 

Amédée GUILLEMOT 

J'avais un Enfant 

Prix de Poésie du « Goéland » 1948 120 fr. 

Jeanne SANDELION 

Pour un Enfant Perdu 

Poèmes 160 fr. 

Le Goéland Illustré 
Album Souvenir contenant 175 clichés parus de 1936 à 

1949 250 fr. 



Prix : 420 francs 



Dépositaire : 
Librairie « Les Nourritures Terrestres » 
19, Rue Hoche - Rennes